Faire de bons produits, ça ne suffit pas…
Ça fait un moment que je voulais écrire ce texte.
Depuis 2014, je fabrique du sirop artisanal bio et du concentré de gingembre, sans arômes ajoutés, sans conservateurs ni colorants, avec des ingrédients 100% naturels et sélectionnés avec soin. Je suis fier de ce que je fais, je peux l’affirmer haut et fort. Et je suis le premier fan de mes produits !
Mais ce texte n’est pas là pour ça. Il est là parce qu’après douze ans de métier, j’ai constaté que faire de bons produits ne suffit pas à faire vivre une entreprise artisanale.
La question du juste prix
Quand j’ai commencé, je n’ai pas fait d’étude de marché, ni de business plan. J’ai fixé mes prix en fonction de ce que moi, en tant que consommateur, j’étais prêt à payer pour un bon sirop. Ça semblait logique. Et pourtant, ça ne l’était pas.
Mes prix couvraient tout juste mes frais. Je pouvais racheter de la matière première, des bouteilles, des étiquettes, etc. Mais je ne pouvais pas me payer. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que je n’avais pas seulement sous-évalué mes produits, j’avais sous-évalué mon propre travail. Et tant qu’on n’a pas fait ce calcul (coûts de production, temps de fabrication, temps consacré à la logistique et à l’administratif, etc), on se condamne à survivre plutôt qu’à vivre de son activité.
Des années après mes débuts, le jour où j’ai fini par revoir mes tarifs à la hausse, j’appréhendais la réaction. Certains clients m’ont dit exactement l’inverse de ce que je redoutais : ils préféraient payer un peu plus cher et continuer à consommer mes produits, plutôt que je sois contraint d’arrêter de les fabriquer. Ils ont accueilli facilement quelque chose que j’avais mis du temps à intégrer moi-même : un prix juste, ce n’est pas un prix qui est sorti de ma barbe ou tiré par les cheveux 😊, c’est un prix qui permet à ce qu’on aime de continuer d’exister.
Ceux qui ne comprennent pas ça, artisans ou clients, font des choix différents. Les producteurs qui s’accrochent à des prix trop bas ne vivront jamais de leur activité. Et les clients ont aujourd’hui l’embarras du choix sur le marché du sans-alcool et du concentré de gingembre. Beaucoup de ces produits contiennent 10, 20, 30, voire 40% de sucre en plus que mes sirops, avec des arômes ajoutés (même en bio). Trouver moins cher, c’est donc facile. Trouver un sirop de thym sauvage ou un concentré de gingembre avec 43% de jus extrait à froid, ça l’est moins.
Les emmerdes ne préviennent pas
Et puis il y a tout ce qu’on ne voit pas sur l’étiquette d’une bouteille de sirop, ou dans ce que je peux communiquer autour des produits : les fournisseurs qui ferment la porte du jour au lendemain, le cabinet comptable qui envoie une facture complémentaire deux fois plus salée que prévue, les malfaçons découvertes sur le bâtiment et les travaux à gérer, les colis qui arrivent en miettes, les démarches administratives qui engloutissent des journées entières qu’on aurait bien envie de consacrer à d’autres choses…
Bref, depuis 2014, j’en ai vu défiler, et ce n’est jamais la qualité du produit qui règle ces histoires-là. La patience, l’énergie, et le fait de ne jamais se laisser faire quand on est dans son bon droit, oui.
To be artisan or not ? That is the question
Alors quand je regarde autour de moi les artisans et les artisanes qui tiennent depuis plus de trois, quatre ou cinq ans, je sais que ce n’est pas qu’une question de savoir-faire. Il y a de la persévérance là-dedans, de l’enthousiasme, du soutien et beaucoup de courage.
Je ne veux pas jouer les moralisateurs. J’ai croisé des gens qui fabriquaient des choses incroyablement délicieuses, pratiques ou magnifiques et qui ont arrêté. Ce n’est pas qu’ils manquaient de talent ou de ténacité. Composer avec l’administratif, les imprévus, l’instabilité permanente, la famille, ça a un coût, et personne n’a à le payer indéfiniment.
Et si un jour ça devient trop lourd, retourner au salariat n’est pas un échec. C’est une décision saine. Rester en bonne santé, avoir une sécurité financière, ce n’est pas se contenter de moins, c’est se respecter. On n’a qu’une vie, elle ne doit pas se sacrifier au travail.
Faire de bons produits, ça reste la base. Mais ça ne suffit pas. Et ça, je ne vois pas beaucoup de gens qui le disent.
Merci d’avoir lu jusqu’ici. C’est aussi un grand soutien et du réconfort quand certain·es d’entre vous viennent discuter avec moi sur un sujet évoqué par ici ou sur les réseaux sociaux. On se sent moins seul… surtout quand on navigue en solitaire depuis si longtemps !
Si ce texte résonne chez toi et que tu souhaites mettre en place un projet de fabrication de sirop artisanal, j’accompagne aussi quelques personnes dans cette démarche et la mise en place du projet… que ce soit pour l’aspect production ou administratif. N’hésite pas à m’écrire !
